Mylène Farmer annonce Égrégore, son treizième album, et nous offre une pochette où des mains invisibles semblent la porter vers la lumière – ou vers l’abîme. Au même moment, Catherine Ringer s’en va, emportée par un cancer foudroyant, laissant derrière elle un silence que même Marcia Baïla ne pourra plus combler. Deux annonces, deux chocs. Deux façons de rappeler que la musique, quand elle est vraie, est toujours une affaire de corps à corps avec l’absence.
Égrégore. Le mot comme étendard
Égrégore. Le mot est lâché, et il tombe comme une évidence. Farmer l’a choisi comme titre, comme étendard, comme une réponse à ceux qui lui demandaient comment on survit à la disparition de Woodkid, son complice de L’Emprise. Un égrégore, c’est cette énergie collective qui naît quand des individus partagent la même obsession, la même douleur, la même extase. C’est ce qui se passe quand 80 000 personnes hurlent Désenchantée au Stade de France. C’est ce qui reste quand la chanteuse quitte la scène et que le public, encore tremblant, se regarde en se disant : On était là. Ensemble.
Catherine Ringer, la tornade partie trop tôt
Et puis il y a Catherine Ringer, partie dans la nuit du 14 septembre, comme Fred Chichin avant elle. Deux cancers, deux disparitions qui laissent le rock français orphelin. Avec les Rita Mitsouko, elle a prouvé qu’on pouvait être dérangeante, poétique et populaire sans jamais se trahir. Marcia Baïla n’était pas qu’un tube : c’était un manifeste, une façon de dire que la musique peut parler de la mort sans tomber dans le pathos, et de la joie sans verser dans la mièvrerie. Ringer, c’était trois octaves de rage et de tendresse, une voix qui passait du murmure au cri en une mesure, une présence scénique qui faisait oublier qu’elle n’était qu’une femme de 1,60 m face à un public qui l’idolâtrait.
Deux univers, une même magie
Deux artistes, deux univers. Farmer, c’est la pop comme religion, avec ses rituels, ses symboles, ses fidèles. Ringer, c’était le rock comme exutoire, avec ses excès, ses cicatrices, son refus des compromis. Pourtant, aujourd’hui, elles se rejoignent dans cette idée : la musique est un égrégore. Un truc qui nous dépasse, qui nous lie, qui nous survit.
Alors oui, Égrégore sortira le 30 octobre. Oui, les Rita Mitsouko ne joueront plus jamais C’est comme ça en live. Mais leurs chansons, elles, continueront de nous hanter. Parce que c’est ça, la magie : un égrégore ne meurt jamais. Il se transforme, il se réincarne, il se transmet. Dans les salles de concert, dans les écouteurs d’un ado qui découvre Libertine en 2026, dans les larmes d’une fan qui pleure Ringer en réécoutant Les histoires d’amour finissent mal… en général.
La musique française vient de perdre une de ses voix les plus libres. Mais elle en gagne une nouvelle, plus sombre, plus urgente, comme si Farmer avait glissé un peu de l’âme de Ringer dans son nouvel album. Comme si l’égrégore, justement, avait besoin de fantômes pour exister.
Je me souviens du premier concert des Rita Mitsouko que j’ai vu. J’avais 17 ans, j’étais au fond de la salle, et quand Catherine a commencé à chanter Andy, j’ai senti quelque chose se briser en moi. Pas de la tristesse. Pas de la joie. Un truc plus fort. Comme si, pendant trois minutes, j’avais compris ce que ça voulait dire, être vivant. Aujourd’hui, je me dis que c’est ça, un égrégore : une émotion si puissante qu’elle vous suit toute une vie. Et que même quand les artistes disparaissent, elle, elle reste.
Deux destins croisés, une même obsession
Mylène Farmer, icône pop aux 30 millions d’albums vendus, et Catherine Ringer, voix mythique des Rita Mitsouko, deux figures tutélaires de la musique française qui ont marqué quatre décennies de scènes et d’émotions. L’une sort Égrégore, son 13e album studio, le 30 octobre 2026 ; l’autre s’est éteinte dans la nuit du 14 septembre 2026, emportée par un cancer foudroyant à 68 ans.
Un croisement de destins artistiques qui révèle une même obsession : la musique comme égrégore – cette énergie collective née de la rencontre entre un artiste, son public et une histoire partagée. Farmer en fait le cœur de son nouvel opus, un disque né après la rupture avec Woodkid, son collaborateur de L’Emprise ; Ringer, elle, a incarné toute sa vie ce concept, transformant chaque concert des Rita Mitsouko en rituel cathartique, surtout après la mort de Fred Chichin en 2007.
Symboles et héritages
Égrégore arrive quatre ans après L’Emprise (2022), un album sombre né de sa collaboration avec Woodkid. La pochette, signée Jean-Baptiste Mondino, montre des mains « portant » la chanteuse, symbolisant cette quête de soutien collectif. Mylène m’a demandé une image qui montre qu’elle n’est pas seule. Ces mains, c’est nous – le public, les musiciens, les fantômes du passé
, explique le photographe.
La disparition de Ringer survient vingt ans après celle de Fred Chichin. En 2019, elle avait célébré les 40 ans des Rita Mitsouko à la Philharmonie de Paris, un hommage poignant à leur histoire. Catherine, c’était une tornade. Personne n’a jamais fait ça en France. Personne ne le refera
, résume le journaliste Philippe Manœuvre.
Chiffres et postérité
Avec 30 millions d’albums vendus pour Farmer et 5 millions pour les Rita Mitsouko (Marcia Baïla reste leur tube le plus streamé, avec 50 millions de vues sur YouTube), leurs parcours illustrent la puissance de la musique comme langage universel, capable de conjurer l’absence, de créer des communautés et de défier le temps.
Égrégore marque un tournant dans la carrière de Farmer. Après le départ de Woodkid, l’album explore la solitude et la reconstruction, avec des textes plus introspectifs et des sonorités électro-pop teintées de mysticisme. Enregistré en analogique, avec des theremins et un orgue d’église, il pourrait sauver la saison 2027 des festivals – ou, en cas d’échec commercial, remettre en cause les ventes physiques.
La mort de Ringer relance le débat sur la place des femmes dans le rock et inspire une nouvelle génération d’artistes, comme L’Impératrice ou Pomme. Ses derniers mois furent marqués par des performances poignantes, comme sa reprise de La Marseillaise en 2024. Elle a appris la guitare à 40 ans, après la mort de Chichin, pour composer seule
, raconte un proche.
L’égrégore, une énergie intemporelle
Le concept d’égrégore puise ses racines dans les chants révolutionnaires (La Marseillaise), les cabarets parisiens (Le Chat Noir) ou les festivals des années 1960 (Woodstock). En France, les Trans Musicales de Rennes, créées en 1979, ont joué ce rôle pour les Rita Mitsouko. Aujourd’hui, malgré le streaming, les festivals (250 000 personnes aux Vieilles Charrues en 2023) et les réseaux sociaux perpétuent cette énergie collective.
La musique ne meurt jamais vraiment. Elle se niche dans les silences entre les notes, dans les frissons d’une salle. Alors oui, aujourd’hui, on pleure. Mais demain, on remontera le volume. Parce que c’est ça, l’égrégore : une énergie qui nous dépasse.




